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À travers un prisme.


Cette photo, prise dans notre salle à manger, en Belgique au printemps 2020, vous montre une réalité déformée. Au centre, une sphère, et au cœur de celle-ci, une mise en abîme : vous devinez plus que vous ne la voyez une gravure représentant la toute première photographie de l’histoire, celle de Nicéphore Niépce. La voici : https://photo-museum.org/fr/catalogue-oeuvres-niepce/ "Quel rapport entre cette sphère et ce dont tu vas nous parler ce soir ? vous demandez-vous." Suivez-moi, vous allez voir.

Brassaï – né Gyula Halász dans la Transylvanie austro-hongroise de 1899 – est l’un des photographes du courant humaniste. Peut-être pas celui que l’on citerait en premier, certes, mais il est de ceux qui ont le mieux raconté Paris. Et notamment Paris la nuit. Henry Miller ne l’a-t-il d’ailleurs pas baptisé « l’œil de Paris » ?


Voilà quelques années, deux amis chers – Pascal et Bruno – m’ont offert « Paris la nuit », une nouvelle édition de 1987 de « Paris de nuit », publié en 1933. Cet ouvrage sublime est pour l’instant épuisé, mais à tout hasard, voici tout de même le lien vers la maison d’édition : https://www.librairieflammarion.fr/livre/9782081261013-paris-la-nuit-brassai/.


Permettez-moi une digression : mon ami Pascal a une plume remarquable. Il écrit actuellement son troisième roman. Voici un lien vers sa page d’auteur dans sa maison d’édition : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=33682


Je referme la parenthèse et reviens à Brassaï. Celui-ci nous invite à découvrir Paris différemment – ses monuments, ses artères principales mais aussi sa vie – de nuit et au début des années trente. Le boulanger aperçu à travers un soupirail, les prostituées, dont « Bijou », la septuagénaire, les travailleurs autour des Halles, les vidangeurs et bien d’autres tranches de vie encore. Le grain de ces photographies noir et blanc ajoute à l’ambiance mystérieuse de chaque cliché.


Mon regard s’est attardé sur le trente-troisième d’entre eux, dont Brassaï a rédigé la légende comme suit : « “Fleurissez-vous, Mesdames ! Fleurissez-vous, Messieurs !”. Le joli cri des fleuristes s’entend encore dans les rues populaires de Paris. Peu de capitales aiment autant les fleurs. Peu possèdent des boutiques de fleuristes plus agréables à l’œil. Cette charmante Parisienne, fascinée par l’une d’elles, contemple à travers la vitrine éclairée des fleurs aussi gracieuses et aussi fraîches qu’elle-même. ».


Les légendes étant à la toute fin du livre, elles ne m’ont guère influencée dans ma découverte de ce monde ténébreux, et la femme m’est apparue mélancolique. Je me posai une foule de questions : que faisait-elle devant cette vitrine en pleine nuit, à quoi songeait-elle, n’était-il pas risqué de se promener à Paris, la nuit, seule (ça, c’est la trouillarde en moi qui s’exprime) ? C’est à la lecture des mots presque enjoués de Brassaï que j’ai douté de mon ressenti. Je suis revenue en arrière et là, ô surprise, le regard de cette Parisienne « gracieuse et fraîche » m’a semblé très déterminé et point du tout triste. L’étincelle mélancolique que j’avais cru y apercevoir avait disparu. Quelle étrange sensation : mon regard ne serait plus jamais le même. J’avais découvert cette photo à travers le prisme de la mélancolie que je ressentais alors, puis l’avais redécouverte à travers celui de l’enthousiasme de Brassaï. Mais l’un nous deux était-il proche de la vérité ?


La voici : [Photo, Brassaï]


À demain.

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