Search

Pleins feux sur la Sicile


Avant d’en arpenter les rues et chemins, j’avais découvert la Trinacrie, ancien nom de l’île, dans l’œuvre photographique de Robert Capa et littéraire d’Andrea Camilleri. Le premier raconta en images la campagne de Sicile – l’Opération Husky – de l’été 1943 et le second posa un regard incisif sur sa Terre natale pour dresser avec humour et tendresse le portrait des gens ordinaires et dépeindre sans concession aucune un système oppressant aux mains de dirigeants corrompus.


Robert Capa et Gerda Taro, unis par l’amour et un engagement antifasciste qu’ils exprimèrent par le photoreportage, sont deux géants de la photographie. L’une, arrachée à la vie bien trop tôt, dans l’exercice de son art, a « créé » l’autre : c’est elle qui, pour faire décoller leurs deux carrières, a inventé le photographe américain Robert Capa, inscrivant ainsi dans la postérité Endre Ernő Friedmann, d’origine hongroise, qui créa plus tard l’agence Magnum avec d’autres géants. Voici un lien intéressant vers le témoignage photographique relatant l’Opération Husky : https://www.magnumphotos.com/newsroom/conflict/75th-anniversary-allied-invasion-sicily/


Le site de Magnum est un trésor dans son intégralité, à dévorer – pardonnez le pléonasme – sans modération aucune : https://www.magnumphotos.com


Lui aussi farouchement antifasciste, Andrea Camilleri est né en 1925 à Porto Empedocle, au pied d’Agrigento. C’est à mi-chemin entre ces deux villes chères à l’auteur – rebaptisées « Vigàta » et « Montelusa » dans le monde de Salvo Montalbano, commissaire bourru au cœur tendre – que j’ai pris la photo de couverture : dans la Vallée des Temples. Tout au long de l’été 2011, le sculpteur Igor Mitoraj y fut mis à l’honneur et ses colosses exposés sur le site archéologique, en parfaite harmonie avec les vestiges de la cité hellénique.

Voici un bel article de blog sur cet artiste dont les créations nous avaient émus : https://artpolonais.wordpress.com/2018/09/08/mitoraj-retour-aux-classiques/

Vous en apprendrez plus sur l’homme et admirerez de superbes photographies noir et blanc de ses sculptures volumineuses mises en scène parmi les ruines de Pompéi.


Notre périple, dans la partie ouest de l’île, consistait en une boucle :

Deux anecdotes nous feront sourire aussi longtemps que notre mémoire les préservera. La première se déroula dans la majestueuse cathédrale de Cefalù. Alors que nous nous réjouissions du spectacle qui s’offrait à nos yeux, mon compagnon s’approcha et posa un doux baiser sur mes lèvres quand soudain, surgissant de nulle part, comme tout droit sorti de la colonne sur laquelle j’appuyai une main pour ne pas vaciller sous l’effet du choc, un homme austère, tout gris et vêtu de noir, nous réprimanda sévèrement et nous asséna d’un ton sec : « ces choses-là se font dehors » ! Médusée, je demeurai interdite quelques instants, le souffle court et le cœur palpitant, redoutant un nouvel assaut de l'acrimonieux dévot.


Le lendemain, en route pour Piazza Armerina, notre itinéraire traversa des paysages dont la splendeur reste gravée dans nos esprits. Après quelques emplettes au marché de San Mauro Castelverde, notre périple passa par le château de Sperlinga, dont la visite nous avait été chaleureusement recommandée. Une dizaine de personnes parcouraient les lieux : quatre procédaient à une séance de photos pour un magazine, nous avait-on expliqué, et les autres déambulaient paisiblement, fascicule en main. Arrivés au sommet de l’édifice et installés à même le sol, sur la roche, devant un panorama spectaculaire, nous nous délectâmes de nos victuailles. Puis mon compagnon s’assoupit, la tête délicatement posée sur mes jambes, tandis que je contemplais le paysage. Sans bouger, je pris une photo :

Soudain, je notai qu’il régnait un silence troublant… Hormis la brise, plus un bruit. Je tendis une oreille attentive : nulle âme qui vive. Un doute s’empara de moi : était-il possible que le château ferme à l’heure du déjeuner ? Sentant mon agitation, le dormeur s’éveilla et je lui fis part de mes interrogations. Fin du répit : il fallait rebrousser chemin et regagner l’entrée. Sauf que… Eh bien oui, le château était bel et bien fermé ! Une grosse porte en bois dotée d’une serrure rustique mais solide, doublée d’une chaîne et d’un énorme cadenas, nous barrait la route. Que faire ? Après avoir vainement exploré le château en long en large et en travers à la recherche d’une autre issue – une bonne trentaine de minutes s’était écoulée – je l’aperçus du premier étage par une large ouverture donnant sur la rue : en face de la forteresse, dans sa cuisine, une dame mangeait, à peine dissimulée par de fins voilages. Si c’est une fumeuse, me dis-je, elle ira tôt ou tard sur son balcon, la fin du repas appelant inéluctablement la cigarette. J’attendis donc. Devant la lenteur d’ingestion dudit repas, je songeai que la dame était assurément une fidèle lectrice de Camilleri et savourait chaque cuillerée, à l’instar du bougon commissaire, pour se gorger de toutes les saveurs et les retenir longtemps en bouche. Certes, elle avait raison, mais cela ne faisait guère nos affaires. Et si jamais elle avait l’appétit de Montalbano, nous n’étions pas sortis de l’auberge. Je commençai à craindre que le château fût fermé l’après-midi et que le lendemain fût un jour férié. La guigne ! J’en étais là de mes divagations quand la dame mit enfin un pied dehors. Je la hélai et je lui expliquai notre situation dans un italien certes imparfait mais manifestement compréhensible. L’air surpris, elle nous répondit sur le ton de l’évidence : « Au fond, derrière vous, ce n’est jamais fermé ! ». Au bout d’un couloir sombre, une porte, que nous n’avions pas vue, était en effet déverrouillée. Elle donnait sur une étroite route de campagne ramenant au village. Soulagés, riant de nous-mêmes, nous courions, presque, vers la voiture. Deux jours plus tard, devant la questure d’Agrigento-Montelusa, je guettais le héros de Camilleri venant de Vigàta faire son rapport au questeur mais, à mon grand désarroi, ni Montalbano, ni Mimi Augello, ni Fazio ne se montrèrent…


« Entendons-nous bien, s’il y avait vraiment une Sicile qu’il aimait regarder, c’était bien cette Sicile faite de terres arides, brûlées et marron, où un peu de vert testard se retrouvait comme tiré au canon, où les dés blancs des bicoques en haut des collines semblaient devoir glisser en bas à un coup plus fort de vent, où, à la contre-heure, même les lézards et les serpents, il leur manquait l’envie de se glisser dans un buisson de sorgho ou de se cacher sous une pierre, résignés, inertes, à leur destin, quel qu’il fût. Et surtout, il aimait contempler les lits de ce qui autrefois était fleuves et torrents, c’est du moins ainsi que s’obstinaient à les appeler les cartes routières, Ipsas, Salsetto, Kokalos, alors que ce n’était plus maintenant qu’une file de pierres blanches de chaux, de plates caillasses poussiéreuses ».

Andrea Camilleri, La première enquête de Montalbano, éd. Pocket, page 105.


Découvrez – ou redécouvrez – le reste de la Sicile à travers les superbes photos d’Hans Kruse : https://www.hanskrusephotography.com/Landscapes/Sicily/


Bon voyage et merci, chères lectrices et chers lecteurs, pour votre fidélité et vos messages chaleureux ! E Ciao Maestro!

39 views
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now