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Tranches de vie


Été 1995, Boston, appareil photo en main, immobile et à l’affût, j’attendais l’instant idéal pour fixer une tranche de vie sur la pellicule. C’était la première fois que je m’essayais à la photographie de rue (mieux connue peut-être sous son appellation anglaise de « street photography »). C’était encore l’ère de l’argentique et il n’était pas question de gaspiller des poses. J’en avais 36, en noir et blanc, et j’en voulais au moins deux ou trois qui soient réussies.

Je cherchais à me fondre dans le paysage afin de prendre sur le vif des scènes du quotidien sans risquer d’avoir la moindre influence sur le comportement des gens que j’observais. Ce jour-là, sous un soleil radieux, je m’étais installée sur l’escalier de la bibliothèque publique – la Boston public library – à l’ombre de l’une des deux statues trônant de part et d’autre de l’entrée, en face de Copley Square. Ici, un couple flânait, là, un homme marchait à bon pas vers un but précis, plus loin une femme promenait un chien tandis qu’une autre courait derrière un enfant épris de liberté… Voici l’endroit exact où je me situais : https://goo.gl/maps/5JwwyUtdC1bJzZ37A

Au bout d’une heure, je n’avais pas encore osé prendre la moindre photo. Un accès de timidité, de pudeur, m’en empêchait. Ne voulant pas rester sur un échec, je repliai mes jambes pour poser l’appareil sur mes genoux et pouvoir viser et déclencher « l’air de rien ».

Mon attention fut attirée par une fillette, sa maman et leur chien. La petite tenait une glace que le chien lorgnait, les babines baveuses, et la maman jonglait entre plusieurs tâches : éviter que l’animal ne vole la glace, empêcher sa fille de gaspiller son goûter ou celui-ci de dégouliner sur ses menottes et ses vêtements, le tout sans perdre de vue la poussette chargée d’un amoncellement d’affaires. La scène était drôle et touchante. Je prenais quelques clichés sans oser décoller l’appareil de mes genoux : aussi approchai-je plutôt mon œil du viseur dans une position assez inconfortable.

Inévitablement, la glace se répandit sur le bras de la gourmande trop lente, le chien lécha goulûment tout ce qu’il put, la maman renversa la poussette pour attraper de quoi essuyer le désastre et la fillette se mit à pleurer à chaudes larmes en trépignant et criant « Muummmyyy ». Et moi, je pris une dizaine de clichés… tous ratés, mais ça, je l’ignorais encore. Je quittai donc le parvis de la bibliothèque et parcourus le quartier de Back Bay jusqu’à la « Charles’ River » puis le superbe parc de Boston Common, consacrant le reste de ma pellicule aux bâtiments et à la faune – Boston fera l’objet d’un prochain post, « stay tuned ».

La photo qui illustre ces quelques mots, je l’ai prise à Mirepoix, en plein été. Ce couple – amis, frère et sœur, amants, je n’ai pu le comprendre – me plut d’emblée. Je les suivis le plus discrètement possible mais ne pus les photographier autrement que de dos. Walker Evans et Robert Frank comptent parmi les pionniers de la photographie sur le vif, en extérieur, de tranches de vie le plus souvent urbaines. Voyez par exemple : https://www.icp.org/browse/archive/objects/woman-in-cloche-hat-and-pedestrians-fulton-street-new-york-city pour Walker Evans, et https://www.pacegallery.com/artists/robert-frank/ pour Robert Frank, dont surtout « Porte de Clignancourt 1949 ».

Pour les contemporains, voici Rui Palha :https://www.ruipalha.com/Galleries/Street-moments/ C’est en sa compagnie que je vous laisse pour un voyage au cœur d’un quotidien magnifié avec maestria.

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